Interview avec Daniel Knauf, créateur, producteur exécutif et scénariste de Carnivàle.

Traduction de Stratego

"La Création d'une Magnifique Illusion"

 

Le créateur de Carnivàle évoque comment son conte épique du bien et du mal est passé du fond d'un tiroir à l'une des cases horaires les plus enviées de la télévision.

HBO: Puisque Carnivàle est si nouvelle, donnez nous un aperçu de ce dont parle la série.

DANIEL KNAUF: C'est en quelque sorte l'histoire épique du bien contre le mal, qui se déroule dans une troupe de forains à l'époque du "Dustbowl" des années 1930, pendant l'entre-deux-guerres.

Et bien, j'ai toujours été fasciné par les fêtes foraines, depuis tout petit. J'adore le fait que ces choses passent de ville en villes, et que ce soit une sorte d'expérience universelle. Il y a une notion de danger, et une notion de romantisme, également un aspect marginal qui m'a toujours excité.

J'ai également toujours été un grand amateur d'histoires épiques, et cette idée d'appliquer la mythologie à quelque chose. Ce pays est jeune, alors la seule chose que nous avons mythologisé c'est l'Ouest, et l'idée de creuser dans notre histoire d'une autre ère et utiliser ça comme un modèle pour un conte épique, ça m'avait l'air d'une bonne idée.

HBO: Vous parlez d'épopées. Quels sont quelques une des histoires ou mythes qui vous ont influencé ?

DANIEL KNAUF: J'aime beaucoup Tolkien, Dickens également, et ceux qui racontent de grandes histoires. J'ai toujours voulu travailler sur un grand canevas comme celui là.

Et véritablement, le seul medium où l'ont peut coucher une histoire épique sur pellicule, c'est la télévision. La première ébauche de Carnivàle était une tentative de scénario de film, en 1992. Et je ne pouvais aller nulle part avec cette histoire.

Ca ne pouvait pas fonctionner pour une séries TV normale, et encore moins pour un film. Donc je l'ai mise de coté, en pensant qu'un jour, je pourrais peut-être en faire un roman, vous voyez ? Travailler avec HBO c'est en quelque sorte une opportunité d'extraire toute la richesse d'un roman, tout le travail sur les personnages, le récit, et la complexité d'un roman, et de le faire sur une pellicule.

HBO: Avez-vous du surmonter de nombreux obstacles pour transformer une histoire aussi foisonnante et la transformer en série ?

DANIEL KNAUF: Non, pas vraiment; c'est de plus en plus simple à chaque épisode. J'ai toujours su quels étaient les points cruciaux dans la narration, et je connais la fin de l'histoire. C'était tout ce qui se trouve autour qui était un peu inquiétant, parce qu'on ne sait pas où ces personnages vont vous emmener au jour le jour.

Alors qu'on commençait à écrire les épisodes, on a vu notre distribution les jouer, et les idées se sont envolées. Vous savez, on peut voir une perle rare - peut-être pas quelque chose qu'on a écrit, ça peut être quelque chose qu'on découvre en regardant les rushes.

Par exemple, [le réalisateur] Rodrigo Garcia a tourné un plan d'Amy Madigan, pendant la fameuse séquence des pièces avec Eleanor. Ce n'était pas dans le script, mais quand on en a discuté, on s'est dit, ouais, qu'est ce que ça donnerait si elle voyait ça ? Et soudain on se met à penser à une direction différente à petite échelle.

HBO: Vous parlez de la scène dans le pilote dans laquelle Iris, le personnage d'Amy Madigan, voit une paroissienne vomir une volée de pièces en argent devant le Frère Justin...

DANIEL KNAUF: Eh bien, elle ne voit pas les pièces quand Eleanor les vomit mais elle est présente, vous voyez. Alors ce que voit Iris à mon avis, c'est une femme qui a des convulsions. En fait, les pièces qui jaillissent de la bouche sont une hallucination partagée par le Frère Justin et Eleanor. Ils sont les deux seules personnes à avoir cette vision. Je pense que si vous étiez dans cette pièce en train de les regarder, vous auriez simplement vu une femme convulser, et ils auraient tout deux eu l'air étrangement horrifié par la chose.

Parce que c'est le genre de pouvoir que le Frère Justin possède, au moins à ce moment de sa carrière, c'est un pouvoir très intime, une situation de face à face.

HBO: Est-ce que la série a beaucoup été influencée par les gens lors de la production ?

DANIEL KNAUF: Toujours. Certains personnages vont prendre une autre dimension si vous faites bien votre boulot. Les acteurs ne sont pas des marionnettes, vous ne restez pas simplement assis là à tirer les ficelles. Les personnages commencent à devenir volontaires. Et la clé c'est de laisser les choses se faire, parce qu'en général ça apporte de bonnes choses.

HBO: Est-ce qu'il y a déjà eu quelque chose qui vous a surpris à ce sujet ? Un personnage qui prend son envol ?

DANIEL KNAUF: C'est difficile pour moi d'isoler une performance - la distribution toute entière s'est attelée à ces rôles avec tellement d'enthousiasme. Tous les jours, c'est : oh mon dieu, regardez, regardez ce qu'a fait Nick, oh mon dieu, regardez ce qu'a fait Michael. Oh la vache, vous avez vu comment Debra a joué ça ou Clea ça. Mon personnage préféré c'est Samson, et Michael a fait un boulot fabuleux.

Quand vous écrivez une scène, qu'elle déroule dans ce petit cinéma à l'intérieur de votre crâne, et que vous écrivez simplement ce qui s'y passe. C'est très rare - vraiment très, très rare - quand vous voyez tout ça prendre vie comme vous l'aviez imaginé sur le tournage.

C'est effrayant quand vous êtes scénariste débutant, parce que tant de personnes sont impliquées dans la réussite d'une scène. Ce qui me surprend c'est le nombre de fois où j'ai observé un acteur jouer une scène exactement telle que je l'avais dans la tête quand je l'ai écrite. Quelles sont les chances ? Alors j'ai ce sentiment fou de déjà vu, comment ont-ils fait pour ramper à l'intérieur de ma tête et faire ça ? Et ensuite ça devient encore plus intéressant quand je m'assois pour regarder les rushes quotidiens, je vois la façon dont Rodrigo, Scott ou Jeremy ont décidé de filmer une scène, et wow, c'est exactement de cette façon que je l'ai vue sur cet écran de cinéma dans ma tête.

Je ne sais pas comment tout le monde dans la distribution et l'équipe fait pour s'y connecter ...

HBO: Peut-être une hallucination partagée.

DANIEL KNAUF: Ouais, on subit tous cette magnifique illusion, mais, quoiqu'elle soit, j'espère qu'elle continue.

HBO: Est-ce difficile quand vous avez une nouvelle série - d'autant plus si c'est un programme si différent - de faire comprendre ce que vous avez en tête ?

DANIEL KNAUF: Eh bien, c'était impossible à décrire en deux mots. Ce n'était pas faisable pour cette série. C'est une espèce de blague, quand les gens vous demandent sur quoi vous travaillez en ce moment ? Comment vous décrivez cette série ? Je pense que la réponse inversée c'est que c'est Les Raisins de la Colère rencontrent David Lynch.

Au lieu de faire un "pitch", j'ai créé un livre, un document de 20 ou 30 pages. Ce n'était pas réellement une "Bible" [ndt : document de référence scénaristique d'une série], c'était fait comme si un professeur avait fait des recherches et réuni des articles, des interviews, des rapports de police, de la documentation. J'ai réuni tout ça et traité tous nos personnages comme s'il s'agissait d'un documentaire. Comme si c'était une véritable troupe de forains.

Dans un sens, la série repose tellement sur le ton, sur l’époque, que je sentais qu'il fallait que je le fasse dans cet ordre pour pouvoir faire ce que nous allions devoir faire. Et, bien heureusement, à HBO ils ont compris. C'était un gigantesque coup de poker, parce qu'il ne s'agit pas d'une série avec un grand concept. C'est un peu le cas toutes les histoires épiques, comment résumer "Le Seigneur des Anneaux" en quelques phrases ?

"Ok, alors, il y a des gens avec de la fourrure sur les doigts de pied, ils partent à l'aventure et jettent un anneaux dans un gros Volcan." Le conte épique n'est pas résumable avec un pitch.

HBO: C'est plus intéressant de voir un type qui se découvre lui même…

DANIEL KNAUF: Que ferriez vous si vous vous réveillez un matin et découvriez que vous êtes le Sauveur ? Ou que vous êtes l'Antéchrist ? Ca donnerait : oh, la vache, merci de m'avoir prévenu.

HBO: Est-ce que ça vous poserait un problème d'étendre l'arc de l'histoire au delà de cette première saison ?

DANIEL KNAUF: Non, ça ne me pose aucun problème, je sais dans quelle direction se dirigent ces personnages.

HBO: Alors on peut compter sur une bataille entre le bien et le mal pour les années à venir ?

DANIEL KNAUF: Quelqu'un m'a demandé récemment combien de temps je voyais continuer l'histoire de la série, et j'ai répondu que lorsqu'on commence à écrire un roman, on ne se dit pas que ce truc va être bouclé en 371 pages.

Je ne sais pas exactement de combien d'épisodes je vais avoir besoin pour raconter mon histoire, parce qu'encore une fois, ce n'est pas complètement mon histoire. Mais je peux cartographier l'itinéraire : tiens, ça pourrait être un chemin très intéressant. Ralentissons, on pourra peut être prendre quelque photos par ici.

Je ne sais vraiment pas combien de temps ça va prendre, mais c'est définitivement une histoire bouclée. Ce n'est pas un serial comme "Les Jours de Nos Vies". La série a une fin. Et il y aura des signaux avant d'y arriver.

HBO: Vous avez mentionné que vous étiez le plus attiré par Samson; qu'est ce qui vous intéresse en lui ?

DANIEL KNAUF: Je pense qu'il y a un peu de mon père en lui, et un peu de moi. C'est un personnage au sens pratique, mais il est romantique, j'aime le fait qu'il soit le numéro deux - c'est le mec qui doit faire face à la musique. Il a un don pour la tchatche, et c'est un vrai plaisir de l'écrire. Tous les scénaristes ont l'air d'aimer écrire pour Samson.

HBO: L'un des aspects les plus surprenant de Carnivàle est sa distribution secondaire pour les spectacles d'entresort. Vous pensez que les gens sont en quelque sorte fascinés par les monstres de foire ?

DANIEL KNAUF: Eh bien, j'aime beaucoup Tod Browning et son film "Freaks". On peut rentrer dans ce film et croire que c'est du racolage - ce sont de vrais monstres de foire. Pourtant après 10 minutes, vous les regardez comme des êtres humains. Et ils deviennent des personnages. Je pense que ça sera vrai dans notre histoire également. Ca ne vous prendra pas beaucoup de temps pour passer outre les apparences étranges de certains personnages.

Personnellement, je trouve que c'est plus simple de s'identifier à un personnage comme ça plutôt qu'avec un personnage qui ressemble à un mannequin pour sous-vêtements. Je pense qu’à l'intérieur on se sent tous un peu isolés, un peu bizarres. C'est peut-être pour ça que les gens sont attirés par les monstres de foires. Ils se disent : j'ai beau avoir un gros nez, regarde ce type là bas, il est collé à son frère. Mais je pense qu'au final, il s'agit plus de ce qu'on partage, plutôt que ce qui nous différencie.

Il y a une connexion, je pense, entre le public et le monstre. Voir quelqu'un si étrange avoir les mêmes problèmes que vous, et avoir besoin d'amour comme vous en avez besoin, ça créé du drame. Et j'espère que c'est ce que les gens vont ressentir.

HBO: Avec ça en tête, pensez-vous qu'il y a un thème à cette première saison ?

DANIEL KNAUF: Au point où on en est, je pense que c'est l'aliénation. Ce que ça fait d'être aliéné du reste de l'espèce. Ben est un personnage terriblement isolé par bien des aspects. Le Frère Justin l'est également. C'est aussi être isolé de soi-même. Et je pense que le Frère Justin et Ben, au cours de cette première saison, commencent à découvrir qui ils sont.

Il y a également le thème de la famille, ce qu'est une famille, et tenter d'avoir une relation avec les gens, leur faire confiance, et être trahi par eux.

HBO: Qu'espérez vous voir les gens retirer du pilote ?

DANIEL KNAUF: Ca sonnera peut-être bizarre, mais j'aime la série, et j'espère que d'autres gens l'aimeront aussi. C'est un script de fond de tiroir. C'était un script avec lequel vous vous dites : bon, c'est bien trop tordu. Personne ne voudra jamais le faire. Et pourtant le voilà. Parmi ce que j'ai écrit, c'est la chose que je préfère. Je ne pourrais pas être plus heureux que de le voir à l'écran. Parfois le fait que ce soit si inhabituel m'inquiète un peu.

L'autre chose géniale c'est la quantité brute de passion qui a été versée dans cette série, des bureaux des exécutifs d'HBO jusqu'au bout de la chaîne - ça a été plus qu'un boulot pour tout le monde. Des gens m'ont accosté pour me dire qu'ils savaient qu'ils allaient parler de cette série pendant 20 ans. Qu'ils savaient que des gens allaient leur poser des questions sur cette série. Alors on est peut être tous en train de délirer, mais les gens sont simplement très heureux d'y travailler, et ils sentent que c'est quelque chose de particulier. Alors il n'y pas plus flatteur que ça.