"Toujours plus loin"
Rodrigo Garcia

Le réalisateur du pilote de Carnivàle évoque la distribution, comment mettre de la magie sur film et pourquoi les séries pour adultes ne se terminent pas toujours avec un câlin.

HBO: Vous avez réalisé plusieurs épisodes de Carnivàle pour cette première saison. Quels sont les thèmes principaux de la série selon vous ?

RODRIGO GARCIA: Evidemment l'un des thèmes principaux est le conflit entre le bien et le mal... Le thème de l'identité en est un autre extrêmement intéressant. Les deux personnages principaux - Ben Hawkins et le Frère Justin - sont hantés par leurs pouvoirs, par leurs songes. Ils rêvent l'un de l'autre, même s'ils ne se connaissent pas. Alors je pense que ce thème ci - ne pas savoir qui on est, essayer de trouver sa place, son destin - est certainement le plus fort de la série. Le concept du bien et du mal, bien sûr, est très vaste et peut être approché de bien des manières. Mais ce qui m'a intéressé c'est ce conflit entre ces deux personnes qui ne savent pas eux mêmes qui ils sont.

HBO: Dans une bataille du bien contre le mal, est-ce difficile de donner un rythme à la série, de savoir où elle s'achève ?

RODRIGO GARCIA: Je pense que plus on s'approche de notre monde, plus la série cherchera à se terminer. Parce que plus ça devient contemporain, plus je pense que ça perdra son mystère. Pour le moment ça se déroule dans les années Trente, une période très difficile. C'est assez proche pour nous paraître familier et suffisamment loin pour qu'on puisse laisser flotter la magie et que tout paraisse - si ce n'est plausible - suffisamment crédible.

HBO: L'époque joue quasiment un rôle à part entière dans la série.

RODRIGO GARCIA: Elle joue un rôle très important. Puisque évidemment, on évoque l'une des périodes les plus difficiles de l’histoire américaine. Et je pense qu’à cause de la pauvreté, des conditions climatiques, du mélange du désuet et du neuf, du moderne et pré moderne, c'est un sol fertile pour les prophètes, aussi bien bons que maléfiques.

La radio existe, les gens peuvent commencer à communiquer et les idées voyagent. Mais c'est également suffisamment primitif pour que des choses puissent être mal comprises. Il y a toujours un mariage entre la science nouvelle et la superstition. Et je pense qu'avec la grande pauvreté, ça en fait une excellente période pour raconter l'histoire de deux prophètes américains.

HBO: C'est intéressant de voir le nombre de conflits épiques qui se déroulent à cette période de l'histoire...

RODRIGO GARCIA: Tout à fait, c'est la période de l'entre-deux-guerres. Probablement la période culturelle la plus fascinante, notamment dans l'histoire Européenne. Il y a les séquelles de la première Guerre Mondiale. Et en Europe, la naissance et le développement du Fascisme.

Et ce serait peut être exagérer que de faire un lien entre le monde dans lequel nous vivons et le monde de Carnivàle. Mais tel qu'il est devenu - par hasard ou pas - c'est un monde de deux idées fondamentales, le bien et le mal, qui s'entrechoquent.

HBO: Parlez nous des éléments surnaturels de la série ? Est-ce que vous avez une approche d'effets spéciaux vis-à-vis des effets psychologiques ?

RODRIGO GARCIA: C'est toujours compliqué. Comment introduire la magie dans un univers qui est en fait basé sur une véritable période de l'histoire - celle des années 30, qui n'est pas très lointaine ? Mon approche c'est de l'introduire aussi naturellement que possible. Ne pas entrer dans le monde de la magie avec des gros effets, de la grosse musique et des gros effets digitaux. Mais simplement de laisser la magie s'opérer comme si c'était un élément dramatique supplémentaire dans une scène.

Mais parfois la magie qui se produit est importante et nous sommes forcés de nous reposer sur les effets digitaux. On essaye de l'intégrer dans l'univers de sorte que tous les personnages de Carnivàle pensent que c'est de la magie. Chacun des personnages a une routine quotidienne mais chacun accepte cet autre univers de l'inconnu, du magique, des pouvoirs secrets. Et avec un peu de chance, si les personnages peuvent prendre ça pour acquis, le public pourra également.

Personne dans la troupe ne s'émerveille devant le surnaturel. Ils l'acceptent, et j'espère que ça inclura éventuellement le public.

HBO: Est-ce que vous trouvez ça difficile de ne pas rester bloqué sur le coté bizarre des forains ? Est-ce que vous pouvez faire en sorte que le public s'intéresse à la vie des personnages comme s'ils étaient des gens normaux.

RODRIGO GARCIA: Ce n'est pas du tout difficile puisque je pense que le public peut s'habituer à n'importe quoi. L'étonnement devant une femme à barbe ne dure qu'une scène. Prenez le personnage de Sofie par exemple, elle lit les cartes. Elle communique télépathiquement avec sa mère qui est catatonique et c'est la mère qui lit les cartes. Et bien tout ça c'est très bien. Mais une fois que c'est établit, ça ne vous contente pas d'épisode en épisode.

Ce qui vous contente c'est le drame d'une jeune femme prisonnière d'un bus dans une troupe de forains ambulants, sans le sou, et qui doit s'occuper de sa mère handicapée. Alors encore une fois, ce n'est pas le gadget. Ce n'est pas une question de savoir si quelqu'un et petit, si le géant est géant, si les soeurs siamoises sont conjointes à leur hanche. Bien assez tôt ils deviennent des gens comme d'autres. Et si l'on ne s'occupe pas de leurs problèmes quotidiens, avec leurs frustrations et leurs espoirs, ils peuvent devenir lassants.

HBO: Hmm.

RODRIGO GARCIA: Comme n'importe qui d'autre qui n'est pas un monstre de foire.

HBO: Quel est selon vous l'aspect de ce programme que vous trouvez le plus intriguant en tant que réalisateur ?

RODRIGO GARCIA: Je pense que la distribution qui a été mise en place est vraiment formidable. Elle est énorme. Il y a presque vingt personnages réguliers. Et en tant qu'univers de réalisateur c'est fantastique. Je pense que Dan Knauf a fait un travail excellent en créant cet univers si particulier. C'est à moitié bande dessinée, a moitié Raisins de la Colère. Je pense qu'il a fait un boulot genial avec ça. Et c'est un monde très intéressant dans lequel se déplacer en tant que réalisateur.

Mais je mentirais si je ne disais pas que le plus grand des plaisirs c'est d'être dans cet univers avec la distribution que nous avons. Parce qu'encore une fois, la magie, c'est très amusant. Le coté bizarre également, tout comme la foire, et l'époque - tout ça c'est véritablement intéressant. Mais de semaine en semaine, si on n'était pas impliqué dans les problèmes - réels, cruciaux et insignifiants - de ces personnages on se lasserait assez vite.

HBO: Est-ce que l'histoire est modifiée au fur et à mesure que la distribution et vous ne la preniez en main ?

RODRIGO GARCIA: Les grandes lignes de l'histoire ne sont pas modifiées. Les acteurs jouent les personnages tels qu'ils ont été écrits pour eux. Cependant, qui ils sont et la manière dont ils jouent les personnages influence les scénaristes. Ca va dans les deux directions. Il y a quelques personnages qui n'ont pas été conçus à l'origine pour apparaître dans chaque épisode. Mais ils se sont en quelque sorte imposés, et maintenant ils sont là régulièrement.

HBO: Les directeurs de casting ont parlé de quelques personnes qui ont tellement impressionné tout le monde que vous n'avez pas résisté à l'idée de les faire revenir dans la série.

RODRIGO GARCIA: Je pense que comme dans toute série, on prévoit que certains personnages soit réguliers et que d'autres n'apparaissent uniquement que dans certains épisodes. Mais tous les personnages ici vivent ensemble dans une petite troupe de forains. Ils vivent tous sous le même toit. Alors ils sont tous fascinants et leurs vies sont entrelacées. Ils vivent dans cette tente ambulante. Et comme les personnages sont si intéressants, c'est difficile de les exclure des épisodes. Quasiment tout le monde est là à chaque épisode.

HBO: Vous avez déjà travaillé avec HBO. Pouvez vous faire une quelconque comparaison entre cette série et Six Feet Under, ou n'importe quelle autre série sur laquelle vous avez beaucoup travaillé ?

RODRIGO GARCIA: Je pense que chacun des séries d'HBO partage quelques qualités. HBO encourage les gens qui les font à tenter leur chance, aussi souvent que possible. Je sais que certaines chaînes nationales disent vouloir faire la même chose. Mais sur le câble, vous avez bien plus de liberté avec des sujets adultes, des situations adultes, du langage réel.

J'ai travaillé sur Six Feet, Les Soprano et Carnivàle. Et je dirais qu'elles partagent toutes ce désire d'HBO de repousser les limites aussi loin que possible. Je ne pense pas qu'il y ait une recette pour une série HBO, hormis ce désir de pousser, pousser, toujours pousser. Oz est comme ça, tout comme The Wire. Je n'ai pas travaillé sur celles ci, mais je les ai vues. Je pense que c'est ce que ces séries ont en commun. C'est : Comment faire pour pousser un peu plus loin ? Comment faire pour que ça ne devienne pas une formule ?

HBO: C'est intéressant parce que beaucoup de gens évoquent le langage et la nudité, des choses de ce genre. Mais pour la plupart, il y a très peu des ces choses là dans ces séries.

RODRIGO GARCIA: Il y en a vraiment très peu. Et d'ailleurs je parlais de situations adultes, pas nécessairement sexuelles.

Je veux dire, prendre des problèmes adultes et des situations adultes à un niveau réaliste. Dramatiser des idées, dramatiser des problèmes jusqu'a ce que l'on réalise que tout ne peut pas forcément finir bien. Il n'y a pas toujours de l'épanouissement. Il n'y a pas de câlin. Point de calin et souvent pas d'apprentissage.

HBO: [RIRES] [NdT : référence évident au credo de la sitcom culte Seinfeld, sitcom dans laquelle les personnages - contrairement a la règle établie précédemment - n'était pas gentils les uns avec les autres et tirait encore moins des leçon de ce qu'ils vivaient dans les épisodes de la série. Pas de sentimentalisme, pas d'évolution des personnages. Tout ne se termine donc pas dans un câlin réconfortant, et malgré le temps qui passe, personne ne change vraiment. Contrairement à ce que l'absolue majorité des séries qui ont précédé Seinfeld se complaisaient à faire penser]

RODRIGO GARCIA: Certain personnages apprennent des choses. D'autres non. Il n'y a aucun désir de donner des leçons de vie. Il n'y a aucune envie d'illuminer le public. Il y a un réel désir de montre de véritables conflits humains avec leurs hauts et leurs bas, leurs bénéfices, et leur grave conséquences. Alors quand je parle de situations adultes, je ne parle pas nécessairement de sexe, de grossièretés ou de violence. Je pense simplement à des situations qui reflètent qui reflètent une vie adulte. Pleines de progrès et de manque de progrès, d'évolution et de manque d'évolution, de réussites, de terribles frustrations et de grandes contradictions.

Traduction : Stratego.